20
Ils ont quand même dû s’y mettre à deux pour me maîtriser. Je me suis débattue comme une furie, criant, mordant, griffant, frappant des pieds et des poings. Et pour Quinn, il en a quand même fallu quatre. Et encore ! Ils n’y sont parvenus que parce qu’ils avaient un pistolet paralysant. Sinon, je suis sûre qu’il aurait pu en mettre sept ou huit hors circuit, au lieu des trois qu’il avait envoyés au tapis, avant que ces quatre-là ne réussissent à l’immobiliser.
J’allais vite être dépassée par les événements, je le savais, et je savais aussi qu’en me laissant faire, j’aurais une petite chance de limiter la casse – de m’épargner quelques belles contusions, et peut-être même une ou deux fractures. Plus prosaïquement, je voulais être sûre qu’Amélia entendrait ce qui se passait au-dessus de sa tête. Elle ferait forcément quelque chose. Je ne voyais pas vraiment quoi, mais de toute façon, elle ne resterait pas sans réagir.
Les deux types, deux gros costauds que je n’avais jamais vus de ma vie, m’ont fait dévaler l’escalier. Mes pieds touchaient à peine terre. Avant de descendre, ils m’avaient ligoté les poignets avec du ruban adhésif. J’avais essayé de laisser un peu de jeu, mais je craignais fort qu’ils n’aient fait ça bien.
— Mmm ! Ça sent le sexe, a dit le plus petit des deux en me pinçant les fesses.
J’ai ostensiblement ignoré son regard salace pour admirer, avec une satisfaction manifeste, le gros bleu qu’il avait à la joue. Je lui avais fracassé la pommette en lui mettant mon poing dans la figure (mon poing qui me faisait un mal de chien, d’ailleurs).
Ils ont été obligés de porter Quinn, et ils n’ont pas pris de gants. Ils l’ont cogné contre les marches et, à un moment, ils l’ont même lâché. Il faut dire que c’était un sacré gabarit. Un sacré gabarit en sang, maintenant, puisqu’il avait l’arcade sourcilière ouverte. Il avait eu droit au même traitement que moi et, avec sa fourrure, je me demandais comment il allait réagir quand on lui enlèverait l’adhésif. Aïe !
Pendant un court instant, on s’est retrouvés côte à côte dans la cour. Quinn me regardait comme s’il voulait désespérément me dire quelque chose. Le sang de sa blessure coulait sur sa joue, et il avait l’air encore assommé par la décharge du pistolet. Déjà, ses mains recouvraient leur forme normale. J’ai voulu m’élancer vers lui, mais nos agresseurs nous ont séparés.
Deux véhicules utilitaires avec le logo « New Orléans electric » sur le côté ont alors franchi le porche. Le logo était tout couvert de boue. Louche, non ? Les deux conducteurs ont sauté hors de leur cabine, et l’un d’eux est allé ouvrir les portes à l’arrière du premier van.
Pendant que nos ravisseurs nous jetaient dedans, le reste de la bande a évacué l’immeuble. Les types que Quinn avait réussi à amocher étaient drôlement plus esquintés que lui, je suis ravie de le dire. Des griffes pareilles, ça peut faire de sacrés dégâts, surtout quand on a la force d’un tigre pour s’en servir. Le type que j’avais assommé avec la lampe était toujours dans le cirage, et celui qui avait attaqué Quinn le premier était probablement mort. En tout cas, il était couvert de sang, et il y avait des trucs qui sortaient de son ventre, des trucs qui auraient dû rester bien rangés et bien à l’abri à l’intérieur.
Je n’ai pas caché mon petit sourire satisfait quand les types qui me tenaient m’ont poussée dans le fourgon. Beurk ! C’était une vraie benne à ordures, là-dedans ! Et ça débordait de partout. Un large grillage séparait les deux sièges avant de la partie utilitaire. Les étagères de l’arrière avaient été vidées – pour notre plus grand confort, je présume.
Je me suis retrouvée coincée dans l’étroit passage entre les deux rayonnages, où Quinn est venu me rejoindre peu après, jeté par ses porteurs comme un paquet de linge sale. Il était encore complètement sonné. Pendant que nos deux charmants accompagnateurs claquaient les portes du premier fourgon, les blessés étaient transportés dans le second. Ils avaient sans doute laissé les deux véhicules garés brièvement dans la rue, avant de débarquer dans l’appartement pour nous agresser, pour ne pas nous alerter en entrant dans la cour.
J’espérais que les lycanthropes ne penseraient pas aux voisins du dessous et je priais pour qu’Amélia réfléchisse à deux fois avant d’essayer de jouer à Superwoman et que, renonçant à son impulsivité habituelle, elle ait assez de présence d’esprit pour se planquer. OK, je sais, c’est plutôt contradictoire. Prier pour un truc (demander à Dieu une faveur) tout en espérant bien, en même temps, voir ses ennemis se faire trucider. Tout ce que je peux dire, c’est que tous les chrétiens doivent faire ça depuis la nuit des temps (enfin, les mauvais chrétiens comme moi, du moins).
À peine installé sur le siège passager, le petit mec au regard salace s’est mis à brailler :
— Démarre, démarre, démarre !
Le gars au volant a obtempéré, avec un crissement de pneus tout à fait superflu, et on est sortis de la cour en trombe, comme si le président venait de se faire descendre et qu’on devait le conduire d’urgence à l’hôpital.
Quinn est enfin revenu à lui alors qu’on quittait Chloe Street. Il avait les mains ligotées dans le dos – pas très confortable, comme position – et il saignait toujours. Je m’attendais qu’il se réveille encore un peu groggy, en état de choc. Mais il m’a lancé d’emblée :
— Ils ne t’ont pas ratée, bébé.
Je devais avoir une sale tête.
— Ah, oui ? Eh bien, on est deux.
Je savais que le conducteur et son petit camarade pouvaient nous entendre, mais je m’en fichais.
Avec un sourire amer qui ressemblait plutôt à une grimace, il a ironisé :
— Sacré champion que tu as là !
Estimant probablement que je n’étais pas dangereuse, nos agresseurs m’avaient attaché les mains devant. Je n’ai pas manqué d’en profiter. Me tortillant tant bien que mal, j’ai réussi à appliquer mes doigts sur la plaie que Quinn avait au front pour arrêter le sang. Ça a dû lui faire encore plus mal, mais il n’a rien dit.
Mouvements brusques du fourgon, contusions, roulis constant et odeur de décharge... le tout combiné faisait de cette balade nocturne un véritable cauchemar. Je n’en revenais pas que, dans une ville aussi réputée pour ses bons restaurants, on puisse trouver, dans un habitacle aussi exigu, une telle concentration de paquets de chips vides et d’emballages en carton estampillés McDo ou Burger King. Je me disais aussi qu’en fouillant bien, j’aurais peut-être la chance de trouver quelque chose d’utile. Un truc tranchant, par exemple...
— Dès qu’on est ensemble, on se fait attaquer par des loups-garous, a soudain constaté Quinn.
— C’est ma faute. Je m’en veux tellement de t’avoir entraîné là-dedans !
On était allongés sur le flanc, face à face, et Quinn m’a donné de petits coups de genou comme s’il essayait de me dire quelque chose. Malheureusement, je ne voyais pas où il voulait en venir.
Les deux types à l’avant étaient en train de parler d’une jolie fille qui traversait la rue. Rien que de les écouter, c’était à vous dégoûter des hommes à vie. Enfin, pendant ce temps-là, ils ne faisaient pas attention à nous. C’était déjà ça.
— Tu te rappelles, quand on discutait de mes maux de tête, la dernière fois ? lui ai-je dit en le couvant d’un regard entendu. Tu te souviens de ce que je t’ai dit, qu’en me concentrant, j’arrivais à soulager la douleur ? Eh bien, tu devrais essayer aussi.
Ça lui a pris une bonne minute – on n’est pas très opérationnel quand on a mal partout –, mais il a fini par saisir l’allusion. J’ai vu tous ses traits se crisper, comme s’il s’apprêtait à casser une pile de planches en deux, façon karatéka, et tout à coup, sa pensée est entrée dans mon esprit comme un boulet de canon. «Téléphone dans ma poche », me disait-il. Le problème, c’était que son portable se trouvait dans sa poche droite et qu’il était justement couché dessus. Vu l’espace dont on disposait, il n’y avait pratiquement pas de place pour se tourner.
L’opération allait demander pas mal de manœuvres. Or, je ne voulais pas que nos ravisseurs nous surprennent. Je vous passe les contorsions, mais, au bout du compte, j’ai réussi à glisser deux doigts dans la poche de Quinn. Non sans mal. Je me suis d’ailleurs promis de lui faire remarquer que, étant donné les circonstances, son jean était beaucoup trop serré (les circonstances en question mises à part, je n’avais rien à redire à la façon dont il le moulait). Il restait encore à extraire ce satané portable et, avec les cahots, les virages et les deux loups-garous qui nous reluquaient toutes les deux minutes, ce n’était pas une mince affaire.
«QG reine en mémoire », m’a annoncé Quinn en sentant le téléphone quitter sa cachette. Peine perdue : je ne savais pas comment activer les numéros préenregistrés. Ça m’a pris un bon moment pour le lui faire comprendre – et je ne sais toujours pas très bien comment j’y suis arrivée –, mais il a quand même fini par me communiquer le numéro par transmission de pensée. Je l’ai composé tant bien que mal et j’ai appuyé sur le petit téléphone vert.
Peut-être qu’on n’avait pas assez réfléchi à la question avant, parce que, quand, tout naturellement, une voix a répondu : «Allô ? », les deux lycanthropes se sont retournés comme un seul homme.
— Tu l’as pas fouillé ? s’est écrié le conducteur d’un ton incrédule.
— Ben non ! J’ai déjà eu assez d’mal comme ça à l’faire entrer à l’arrière sous c’te fichue pluie ! lui a rétorqué le type qui m’avait pincé les fesses. Gare-toi, bon Dieu !
« Est-ce que quelqu’un a bu ton sang ? » m’a alors mentalement demandé Quinn. J’ai immédiatement compris.
— Éric, lui ai-je aussitôt répondu à haute voix.
De toute façon, à ce moment-là, les deux loups-garous étaient descendus de la cabine et couraient déjà vers l’arrière du fourgon.
— Quinn et Sookie ont été enlevés par des lycanthropes ! a braillé Quinn dans le téléphone que je tenais devant sa bouche. Prévenez Éric Nordman, il peut retrouver la trace de Sookie !
J’espérais qu’Éric était toujours à La Nouvelle-Orléans et, plus encore, que la personne qui était à l’autre bout du fil saurait se montrer à la hauteur de la situation. C’est alors que les deux loups-garous ont ouvert les portes à la volée et nous sont tombés dessus. Ils nous ont tirés par les pieds. Le type au regard salace m’a balancé une droite pendant que l’autre frappait Quinn à l’estomac. Ils m’ont arraché le portable des mains et l’ont jeté dans les buissons, sur le bas-côté. On s’était arrêtés au bord d’un terrain vague, mais, tout le long de la route, de part et d’autre de la chaussée, se dressaient des maisons sur pilotis qui semblaient flotter sur une mer d’herbes hautes. Le temps était trop couvert pour que je puisse déterminer notre position, mais j’étais maintenant sûre qu’on avait roulé vers le sud, en direction des marais. J’ai tout de même réussi à voir l’heure à la montre de notre chauffeur. Déjà plus de 15 heures !
— Faut vraiment qu’tu sois con, Clete ! a beuglé une voix depuis le deuxième fourgon qui s’était rangé derrière nous. Qui il appelait ?
Nos deux ravisseurs se sont regardés, l’air aussi consterné l’un que l’autre. Si je n’avais pas autant souffert, je crois bien que j’aurais rigolé.
Cette fois, Quinn a eu droit à une fouille en règle. Et moi aussi, bien que je n’aie eu ni poche, ni aucun autre endroit où j’aurais pu planquer quoi que ce soit. À moins qu’ils n’aient l’intention de pratiquer une fouille à corps... J’ai bien cru que Clete allait s’en charger quand j’ai senti ses doigts s’enfoncer dans le tissu Stretch entre mes cuisses. Quinn aussi, apparemment. J’ai laissé échapper un drôle de bruit, entre le croassement apeuré et le hoquet de stupeur, mais celui qu’a émis Quinn était franchement menaçant. C’était plus qu’un grondement. Ça venait de loin, du fond de la gorge, une sorte de feulement proprement terrifiant.
— Laisse la fille tranquille, Clete, a ordonné le conducteur de notre fourgon. On reprend la route.
Il avait cette voix excédée qui semblait signifier : « J’en ai ma claque de toi. »
— Je sais pas qui est c’type, a-t-il ajouté. Mais il se change pas en ragondin, à mon avis.
Je me suis un instant demandé si Quinn allait leur révéler son identité. La plupart des lycanthropes semblaient le connaître, sinon personnellement, du moins de réputation. Mais comme il ne voulait manifestement pas se présenter, j’ai tenu ma langue.
Tout en me poussant dans le fourgon sans ménagement, Clete marmonnait des trucs du style : « Pour qui tu t’prends pour me donner des ordres comme ça ? Dieu l’Père ? T’es pas mon boss, non plus ! » Le plus grand des deux était pourtant manifestement le chef de l’autre. Ça tombait bien. J’avais justement besoin de quelqu’un qui ait un minimum de neurones et de décence pour s’interposer entre moi et Monsieur Mains Baladeuses.
Ils ont eu un mal de chien à faire remonter leur deuxième captif dans le fourgon : Quinn résistait, à tel point que deux types de l’autre véhicule ont été obligés de venir leur prêter main-forte. Et ça ne les enchantait pas, vu la mauvaise volonté qu’ils y mettaient. Ils lui ont attaché les jambes avec un de ces machins en plastique dont on fait passer un des bouts – façon pointe de harpon – dans la bague de l’autre bout, avant de tourner pour bloquer le système. On en avait utilisé un du même genre pour fermer le sac dans lequel on avait fait cuire la dinde de Noël. La différence, c’était que celui de Quinn était plus gros, noir et qu’il se fermait par ce qui ressemblait à une clé de menottes.
J’étais touchée que Quinn ait si violemment réagi en voyant la façon dont ils me traitaient, que, dans son accès de colère, il se soit même débattu pour chercher à se libérer. Mais, résultat des courses, je pouvais toujours me servir de mes jambes. Pas lui.
Le fait est que, dans l’esprit de nos ravisseurs, je ne présentais toujours pas de danger. Ils n’avaient sans doute pas tort. J’avais beau me creuser la cervelle, je ne voyais pas comment j’aurais pu les empêcher de nous emmener où ils voulaient. Je n’étais pas armée et, bien qu’obnubilée par ce maudit adhésif qui me liait les mains, je n’avais aucun moyen de l’enlever. Mes dents n’auraient même pas suffi à l’entailler. De guerre lasse, j’ai fermé les yeux pour me reposer deux minutes. Le dernier coup de poing que j’avais reçu m’avait entaillé la joue, et je saignais. C’est alors que j’ai senti une grosse langue râpeuse me lécher le visage.
— Ne pleure pas, m’a dit une étrange voix gutturale.
J’ai dû ouvrir les yeux pour vérifier que c’était bien Quinn. Il était si puissant qu’il était capable d’interrompre sa transformation à volonté. Je le soupçonnais même de pouvoir la déclencher à la demande. Je l’avais vu sortir ses griffes pendant le combat dans l’appartement de Hadley et, grâce à elles, la balance avait bien failli pencher de notre côté. Comme il avait piqué un coup de sang contre Clete, durant l’épisode de la fouille, la métamorphose avait commencé avec, pour conséquences, un nez épaté de félin et, comme j’ai pu le constater en regardant sa bouche de plus près, des dents qui ressemblaient à de petites dagues acérées.
— Pourquoi ne t’es-tu pas changé en tigre ? ai-je chuchoté.
Parce qu’il n’y aurait plus eu assez de place pour toi, bébé. Sous ma forme animale, je mesure plus de deux mètres et je pèse près de deux cent trente kilos.
Glups ! Encore une chance qu’il y ait pensé avant !
Je ne te fais pas trop peur ?
Et, pendant ce temps-là, Clete et son chef s’accablaient de reproches à propos de l’incident du portable.
— C’est-à-dire que... Grand-père, que vous avez de grandes dents ! lui ai-je répondu dans un souffle.
Ses canines étaient si longues et si pointues que ça en devenait effrayant. Oui, pointues... très pointues... J’ai alors approché mes mains de sa bouche en lui lançant un regard suppliant. Pourvu qu’il comprenne ! Mais, pour autant que je pus lire ses sentiments sur son visage aux traits étrangement félins, Quinn était inquiet. «Je vais te faire saigner », m’a-t-il prévenue, au prix d’un effort manifeste : il était en partie animal, maintenant, et les mécanismes de pensée des animaux n’empruntent pas nécessairement les mêmes chemins que ceux des humains.
Quand les dents de Quinn se sont refermées sur le ruban adhésif, j’ai dû me mordre la lèvre pour ne pas crier. Il était obligé d’exercer une énorme pression pour percer le ruban avec ses longues canines, si bien que, en dépit de toutes les précautions qu’il prenait, ses autres dents, plus courtes mais tout aussi tranchantes, m’entaillaient la peau sur les côtés. Déjà, les larmes ruisselaient sur mes joues. Je l’ai senti hésiter et j’ai agité les mains pour l’inciter à continuer. Il s’est remis à la tâche de mauvaise grâce.
— Hé, George ! Il est en train d’la mordre, a commenté Clete sur le siège avant. J’te jure : j’vois ses mâchoires bouger !
On était si près l’un de l’autre et la luminosité était si faible qu’il ne pouvait pas voir ce que Quinn rongeait. Tant mieux. J’essayais désespérément de trouver quelque chose de positif à quoi me raccrocher parce que, telles que les choses se présentaient, sur le moment, le tableau n’avait vraiment rien de réjouissant : Quinn et moi, ligotés et couchés dans un fourgon qui filait sous la pluie, sur une route inconnue, quelque part au sud de La Nouvelle-Orléans. Pas vraiment de quoi être optimiste, hein ?
Je bouillais de rage, je saignais, j’avais mal et, en plus, j’étais couchée sur mon bras blessé. Ce dont je rêvais, c’était de me retrouver propre et pansée dans un grand lit douillet avec de beaux draps blancs. Bon, d’accord, propre, pansée et vêtue d’une chemise de nuit bien repassée. Et puis, Quinn serait avec moi dans le lit, sous sa forme humaine, propre et pansé aussi. Et il aurait eu le temps de reprendre des forces, et il ne porterait rien du tout... Hélas, la douleur lancinante de ma plaie à la joue et de mes poignets en sang se faisait un peu trop sentir pour que je puisse l’ignorer plus longtemps. Je ne parvenais plus à me concentrer assez pour me cramponner à mon beau rêve éveillé. Comme j’étais à deux doigts de me mettre à gémir – ou peut-être même de hurler à pleins poumons –, j’ai senti la tension sur mes mains se relâcher.
Pendant quelques secondes, je suis simplement restée figée, pantelante, à essayer de contrôler ma douleur. Malheureusement, Quinn ne pouvait pas ronger ses propres liens, puisqu’il était ligoté dans le dos. Il a quand même réussi à se retourner pour me présenter ses mains liées.
— Qu’est-ce qu’ils font ? a demandé George.
Clete nous a jeté un morne coup d’œil. Mais j’avais rapproché mes mains, et comme il faisait sombre à cause de l’orage, il ne pouvait pas y voir très clair.
— Rien, a-t-il répondu. Il a arrêté de la mordre.
Il avait l’air déçu.
Quinn a réussi à accrocher une de ses griffes dans le ruban adhésif argenté qui ligotait ses mains. Ses griffes n’étaient malheureusement pas tranchantes comme des cimeterres. Seule leur pointe acérée les rendait dangereuses, surtout quand on avait la colossale puissance d’un tigre pour les manier. Mais, vu sa position, Quinn ne pouvait pas exercer cette force. L’opération allait donc prendre du temps. Et j’avais bien peur que le ruban ne fasse beaucoup de bruit en se déchirant – si Quinn parvenait à l’entailler.
Or, du temps, il ne nous en restait pas beaucoup. Même un crétin fini comme Clete finirait bien par se rendre compte qu’il se passait quelque chose de louche. Et ça pouvait arriver d’une minute à l’autre.
J’ai entamé la difficile manœuvre qui consistait à descendre mes mains au niveau des pieds de Quinn, tout en m’efforçant de cacher qu’elles n’étaient plus attachées. Dès qu’il a perçu mon mouvement, Clete a regardé par-dessus son épaule. Je me suis aussitôt laissée retomber contre l’étagère, en serrant bien mes mains l’une contre l’autre comme si j’étais toujours ligotée. J’ai fait semblant d’être désespérée – ce qui n’était pas très difficile. Au bout d’une seconde ou deux, Clete s’est détourné pour allumer une cigarette. C’était l’occasion ou jamais d’examiner le truc en plastique qui entravait les chevilles de Quinn. Le système de fermeture m’avait fait penser au sac de cuisson de la dinde de Noël, mais la comparaison s’arrêtait là. Ce lien-ci était épais, très solide, et je n’avais ni couteau pour le couper, ni clé pour l’ouvrir. J’étais pourtant sûre que Clete avait commis une erreur en le mettant, et dès que je l’ai repérée, je me suis empressée de l’exploiter. Quinn avait toujours ses chaussures, naturellement. Je les ai donc délacées pour les lui enlever. Ensuite, j’ai pris son pied droit, que j’ai cambré comme celui d’une danseuse qui se mettrait sur pointes, et je l’ai poussé vers le haut en le faisant glisser à l’intérieur de la boucle de plastique. Comme je m’en étais doutée, avec leurs larges semelles à rebord, ses derbys avaient maintenu ses pieds écartés. Maintenant que je les lui avais ôtés, ça lui laissait un peu de mou.
Malgré mes poignets et mes mains en sang (j’en mettais partout sur les chaussettes de Quinn, que je lui avais laissées pour que le lien de plastique ne l’écorche pas au passage), je me débrouillais plutôt bien. Quant à Quinn, il demeurait stoïque, en dépit des torsions que j’imprimais à sa cheville et des brutales manipulations que je faisais subir à son pied. Au moment où j’entendais ses os se rebeller contre ce supplice, il a réussi à dégager son pied. Ouf !
J’avais l’impression que ça m’avait pris des heures, mais j’avais mis plus longtemps à y penser qu’à le faire.
J’ai retiré le lien de plastique noir, que j’ai jeté au milieu des ordures, puis j’ai levé les yeux vers Quinn et j’ai hoché la tête. Avec sa griffe, il a perforé le ruban adhésif et tiré pour agrandir le trou. Il n’avait fait aucun bruit, et je m’étais allongée tout contre lui pour dissimuler ses activités subversives.
J’ai enfoncé mes pouces dans le trou et j’ai tiré à mon tour. Sans grand résultat. Si ce maudit adhésif argenté a tant de succès, c’est qu’il y a une raison : il est hyper résistant.
Il fallait absolument qu’on sorte du van avant qu’il n’atteigne sa destination et qu’on file avant que l’autre fourgon n’ait eu le temps de se garer derrière nous. J’ai fouillé à tâtons dans le monceau d’emballages et de cartons de frites graisseux qui jonchaient l’arrière du véhicule. Dans l’étroit interstice entre le plancher et la tôle, j’ai fini par trouver un outil oublié, un tournevis très long et très fin.
Je l’ai regardé deux secondes et j’ai pris une profonde inspiration. Je savais ce qu’il me restait à faire. Quinn avait les mains attachées : personne ne pourrait s’en charger à ma place. J’ai senti de nouvelles larmes couler sur mes joues. Voilà que je virais pleureuse, maintenant ! Mais c’était plus fort que moi. J’ai tourné les yeux vers Quinn. Son visage dur exprimait une inébranlable détermination : il savait aussi bien que moi qu’il n’y avait pas d’autre solution.
Au même moment, le fourgon a ralenti et a quitté ce qui devait être une route de campagne pour s’engager dans ce qui ressemblait à un chemin gravillonné. L’allée d’une maison, à n’en pas douter : on approchait de notre destination. C’était l’occasion rêvée, peut-être notre dernière chance.
— Tends tes poignets, ai-je murmuré, avant de plonger le tournevis dans l’orifice qu’avait fait Quinn dans le ruban adhésif.
Le trou s’est agrandi. J’ai recommencé. Les deux loups-garous avaient dû se rendre compte que je m’agitais à l’arrière, parce qu’ils se sont retournés juste après que j’ai donné le dernier coup de tournevis. Pendant que Quinn mobilisait toutes ses forces pour déchirer le ruban, j’ai agrippé le grillage de la main gauche pour me redresser. Je me suis mise à genoux et j’ai crié :
— Clete !
Le loup-garou s’est retourné et s’est penché entre les deux sièges avant pour mieux voir. J’ai respiré un grand coup et j’ai plongé le tournevis à travers le grillage. Clete l’a reçu en pleine figure. Il a hurlé en portant la main à sa joue en sang. George a pilé aussitôt. C’est alors que, dans un ultime effort qui lui a arraché un rugissement terrifiant, Quinn a brisé ses liens. Vif comme l’éclair, il s’est jeté sur les portes et, à la seconde où le van s’arrêtait dans un crissement de freins, on a sauté tous les deux par l’arrière et on s’est rués entre les arbres. Dieu merci, le chemin s’enfonçait au beau milieu de la forêt !
Je voudrais quand même vous dire un truc : les sandales perlées, ce n’est vraiment pas l’idéal pour courir à travers bois. Et Quinn était en chaussettes. Mais on a cavalé et, avant que le chauffeur du deuxième van se soit rangé sur le bas-côté et que ses passagers se soient lancés à notre poursuite, on avait déjà disparu. On a pourtant continué à courir, parce que nos poursuivants étaient des loups-garous : des traqueurs-nés. J’avais gardé le tournevis et je me rappelle m’être dit que c’était dangereux de courir avec un objet pointu à la main. J’ai repensé aussi aux doigts boudinés de Clete s’insinuant entre mes cuisses, et je me suis sentie un peu moins coupable. Trois secondes plus tard, je perdais l’outil en question en sautant pardessus un tronc d’arbre couché. Il m’a glissé des mains, et je n’avais vraiment pas le temps de le chercher.
Au bout d’un moment, on est arrivés dans les marais. Les marécages et les bayous abondent en Louisiane, bien sûr. Leur richesse tient essentiellement à leur faune et à leur flore sauvages, et ça peut être très beau à voir et même à explorer lors de circuits découverte en canoë et tout ça. Mais s’enfoncer là-dedans à pied et sous une pluie torrentielle, c’est glauque.
Bon, peut-être que ce n’était pas plus mal, en un sens : dans l’eau, on ne risquait pas de laisser d’empreintes. Mais pour moi, ces marécages, c’était l’enfer sur terre. C’était sale, ça empestait l’eau stagnante et ça grouillait de serpents, d’alligators et de Dieu seul sait quoi encore.
J’ai dû prendre mon courage à deux mains pour suivre Quinn, qui pataugeait devant moi. L’eau était noire et froide. Par un temps aussi couvert, une fois sous le feuillage des arbres qui nous surplombaient, on serait pratiquement invisibles pour nos poursuivants : parfait. Mais à mêmes causes, mêmes effets : ça signifiait aussi qu’on ne verrait les bestioles tapies dans l’ombre que quand on marcherait dessus, voire lorsqu’elles nous mordraient.
En voyant le sourire réjoui qu’arborait Quinn, je me suis soudain rappelé que les marécages faisaient partie de l’habitat naturel de certains tigres. Eh bien, ça faisait au moins un heureux sur deux !
L’eau devenait de plus en plus profonde, à tel point qu’on a bientôt été obligés de nager. Là encore, Quinn évoluait avec une grâce féline assez décourageante. Quant à moi, je me contentais d’avancer aussi discrètement que possible. J’essayais, du moins. Et je me donnais un mal de chien. Pendant un instant, j’ai eu si froid, si peur que je me suis prise à souhaiter que... Non, non, ça n’aurait pas été mieux d’être encore dans le fourgon... Mais, pendant une fraction de seconde, je reconnais que je n’ai pas été loin de le penser.
J’étais tellement fatiguée ! Après la décharge d’adrénaline provoquée par notre évasion, je tremblais de partout. Et puis, il avait fallu plonger tête baissée dans la forêt. Avant ça, il y avait eu la bagarre dans l’appartement, et encore avant... Ô Seigneur ! J’avais couché avec Quinn ! Enfin, presque. Quoique, pas vraiment... Si, d’une certaine façon, c’était un rapport sexuel. Oui, c’était sexuel, on ne pouvait pas dire le contraire. Une relation sexuelle. Plus ou moins.
On n’avait pas échangé une parole depuis qu’on s’était rués hors du van, et je me suis subitement souvenue que j’avais vu son bras saigner. Je l’avais blessé avec le tournevis, au moins une fois, pendant que j’essayais de le délivrer.
Et moi qui me lamentais sur mon sort !
— Quinn ! Quinn, laisse-moi t’aider.
— M’aider ?
Je n’avais rien pu déceler dans sa voix parce qu’il était trop loin, et je ne risquais pas de me fier à son expression, puisqu’il fendait les eaux noires devant moi. Mais dans son esprit... Oh oh ! C’était un tel enchevêtrement de dépit, de colère et de confusion qu’il ne savait même plus où donner de la tête.
— Est-ce que je t’ai aidée, moi ? s’est-il écrié. Est-ce que je t’ai protégée contre ces foutus lycanthropes ? Non, j’ai laissé cette ordure te tripoter et j’ai regardé. Et je ne pouvais rien faire !
— Tu m’as détaché les mains, lui ai-je fait remarquer. Et tu peux encore m’aider maintenant.
— Comment ?
Il s’est tourné vers moi. Il avait l’air mortifié. Je me suis alors rendu compte que c’était un type qui prenait ses prérogatives de mâle protecteur très au sérieux. C’est une des mystérieuses injustices de la création que les hommes soient plus forts que les femmes. Ma grand-mère me disait que c’était comme ça que Dieu avait équilibré la balance, puisque les femmes étaient plus « dures au mal » et plus résistantes. Je ne suis pas sûre que ce soit vrai. Mais je savais que, peut-être parce qu’il était grand et fort, et peut-être aussi parce que c’était un tigre-garou qui pouvait se changer en une créature d’une fabuleuse beauté et d’une puissance meurtrière, Quinn était blessé et vexé de ne pas avoir tué nos agresseurs et de ne pas m’avoir préservée de leurs attouchements dégradants.
J’aurais moi-même largement préféré ce scénario, à plus forte raison quand on considérait la fâcheuse situation dans laquelle on se trouvait maintenant. Mais les choses ne s’étaient pas passées comme ça.
— Quinn, ai-je repris d’une voix lasse, ils devaient bien se diriger vers un but précis dans les environs. Quelque part dans ces marais.
— C’est pour ça qu’ils ont tourné dans ce chemin, a-t-il acquiescé.
C’est alors que j’ai vu un serpent enroulé autour d’une branche au-dessus de l’eau, juste derrière lui. Ma réaction a dû être aussi violente que le choc que j’ai ressenti, parce que mon cerveau n’avait pas eu le temps d’enregistrer l’information que, pivotant d’un bloc, Quinn avait déjà le serpent à la main et le frappait une fois, deux fois. Une seconde plus tard, le cadavre du reptile dérivait lentement, porté par les flots paresseux. Quinn a semblé se sentir beaucoup mieux après ça.
Il a repris notre conversation comme si de rien n’était.
— On ne sait pas où on va, mais, au moins, on sait qu’on les laisse derrière nous, hein ?
— Il n’y a pas d’autres cerveaux en activité que je puisse capter, ai-je confirmé après avoir pris le temps de m’en assurer. Mais je n’ai jamais cherché à définir mon rayon d’action... Et si on essayait de sortir de cette maudite flotte une minute pour réfléchir à la question ?
Je tremblais comme une feuille.
Luttant contre les eaux qui semblaient nous aspirer à chaque pas, Quinn a franchi la distance qui nous séparait et m’a prise dans ses bras.
— Mets tes mains autour mon cou, m’a-t-il ordonné.
Inutile de vous dire qu’il n’a pas eu besoin d’insister. Je me suis exécutée, et il s’est remis en route.
— Ça ne serait pas mieux si tu te changeais en tigre ? lui ai-je demandé.
— Je préfère garder ça pour plus tard. Je pourrais en avoir besoin. Je me suis déjà partiellement transformé deux fois aujourd’hui, il vaut mieux que je garde des forces.
— De quelle espèce es-tu ?
— Bengale.
Juste au moment où il se taisait, on a entendu les appels. On s’est arrêtés net, au beau milieu des eaux noires, la tête tournée en direction des voix. Pendant qu’on restait plantés là, raides comme des piquets, j’ai perçu une sorte de frottement, comme si quelque chose de lourd venait de se glisser dans le marais sur notre droite. J’ai aussitôt baissé les yeux de ce côté, terrifiée à l’idée de ce que j’allais découvrir, mais je n’ai vu que quelques rides à la surface de l’eau, comme si quelque chose venait juste de passer... Je savais qu’on organisait des circuits dans les bayous, au sud de La Nouvelle-Orléans. Les gens du coin se faisaient de l’argent en emmenant les touristes sur les eaux noires pour leur montrer les alligators. Certains arrivaient même à en vivre, disait-on. L’avantage, c’était que ces gens gagnaient de l’argent honnêtement et que les visiteurs avaient l’occasion de voir quelque chose qu’ils n’auraient jamais pu voir autrement. L’inconvénient, c’était que, quelquefois, les guides lançaient de petites gâteries dans l’eau pour appâter les alligators. Du coup, les reptiles associaient humains et nourriture, j’imagine. De là à les confondre...
J’ai posé la tête sur l’épaule de Quinn et j’ai fermé les yeux. Mais les voix ne se sont pas rapprochées, aucun hurlement de loup ne s’est élevé, et aucune mâchoire ne s’est refermée sur ma jambe pour m’entraîner dans les profondeurs abyssales.
— Tu sais ce que font les alligators, Quinn ? ai-je dit. Ils t’attirent sous l’eau, ils te noient et ils te stockent quelque part pour pouvoir se faire un bon petit casse-croûte.
— Ce n’est pas aujourd’hui que les alligators nous mangeront, bébé, a affirmé Quinn en riant.
J’étais si contente d’entendre ce grondement sourd dans sa poitrine ! Ça me faisait un bien fou. On s’est bientôt remis en route. Arbres et langues de terre se rapprochaient. Les bras d’eau rétrécissaient, et on a fini par atteindre un petit bout de terrain sur lequel se dressait une cabane.
Je chancelais tellement, en sortant de l’eau, que Quinn devait pratiquement me porter.
Comme refuge, on aurait difficilement pu faire pire que la cabane en question. Peut-être avait-elle été un abri de chasse, en son temps. En tout cas, maintenant, ce n’était plus qu’une ruine. Le bois avait pourri, et le toit en tôle, rouillé par endroits, s’était affaissé. Je suis pourtant allée fouiller consciencieusement ce tas de décombres, espérant trouver quelque chose qui aurait pu nous servir d’arme. En vain.
Quinn était, quant à lui, occupé à arracher les bouts de ruban adhésif restés collés à ses poignets. Il n’a même pas sourcillé quand un bout de peau est parti avec. J’ai essayé d’enlever le mien avec plus de délicatesse, puis j’ai renoncé.
Je me suis lamentablement écroulée par terre et me suis adossée contre le tronc rugueux d’un vieux chêne. J’ai alors songé à tous ces microbes qui grouillaient dans l’eau, des microbes qui avaient utilisé mes coupures aux poignets comme porte d’entrée et devaient, à l’instant même, se propager à la vitesse de l’éclair dans tout mon organisme. Et je ne parle même pas de ma morsure au bras qui, sous son bandage souillé, devait avoir reçu son lot de bactéries voraces. Je sentais mon visage enfler à vue d’œil – conséquence de tous les coups de poing que j’avais reçus. Je me rappelais m’être regardée dans la glace, la veille encore, et avoir remarqué avec satisfaction que les marques laissées par les jeunes hommes-loups de Shreveport commençaient enfin à s’atténuer. Ça me faisait une belle jambe, maintenant !
— Amélia a dû faire quelque chose, depuis le temps...
Il s’agissait de se montrer optimiste.
— Elle a dû appeler le QG des vampires, ai-je poursuivi. Alors, même si notre coup de fil n’a abouti à rien, peut-être qu’on nous recherche.
— En admettant que ce soit le cas, les vampires ont été obligés d’envoyer des humains. C’est vrai qu’avec ce temps couvert, on pourrait se croire en pleine nuit, mais il fait encore jour.
— Oui, mais au moins, il ne pleut plus.
Je n’avais pas ouvert la bouche qu’il se remettait à tomber des trombes d’eau. J’ai bien pensé à piquer une crise, mais, franchement, ça n’en valait pas la peine. Et puis, ça me fatiguait d’avance. Qu’est-ce que ça aurait changé, de toute façon ? Je pouvais toujours piquer toutes les colères que je voulais, ce n’était pas ça qui allait arrêter la pluie.
— Je suis désolée que tu te sois retrouvé mêlé à tout ça, ai-je soupiré, en songeant que j’avais bien des choses à me faire pardonner.
— Sookie, je doute que ce soit à toi de dire que tu es désolée, a rétorqué Quinn. Je te rappelle qu’on était ensemble quand tout ça nous est arrivé.
Il n’avait pas tort sur ce point, et j’ai essayé de me dire que tout n’était pas ma faute. Mais j’étais persuadée du contraire.
C’est alors qu’il m’a posé une question qui est tombée comme un cheveu sur la soupe.
— Quelle est ta relation avec Léonard Herveaux, exactement ? Je sais qu’il était avec une autre fille, quand on l’a vu la semaine dernière, mais le flic de Shreveport a dit que vous aviez été fiancés.
— C’étaient des bobards.
J’étais là, affalée dans la boue, au fin fond d’un marécage du sud de la Louisiane, avec des trombes de flotte qui me dégringolaient dessus, et il fallait que...
Hé, une minute ! J’ai regardé Quinn, vu ses lèvres remuer, compris qu’il me parlait, mais je me suis concentrée sur l’idée qui venait de me traverser l’esprit avant qu’elle ne tombe dans les oubliettes. Si j’avais eu une ampoule au-dessus de la tête, elle se serait allumée.
— Jésus Marie Joseph ! me suis-je écriée. Je sais qui a fait ça !
Quinn s’est rapproché de moi.
— Qui a fait quoi ?
— Je sais qui a mordu et drogué les deux malheureux ados qui nous ont attaqués à Shreveport, et je sais qui nous a kidnappés.
Accroupis face à face comme un couple d’hommes des cavernes, Quinn et moi nous sommes alors lancés dans de grands conciliabules – enfin, j’ai parlé et Quinn m’a écoutée.
Ensuite, on a discuté des différentes hypothèses et des différentes possibilités.
Et puis... on a arrêté un plan d’action.